La ville en juin

Ma vie trépidante (métro/boulot/apéro) m’occupe beaucoup, ce qui est plutôt normal me direz-vous, vu que c’est ma vie. Je ne suis pas trop ici parce qu’il fait beau et chaud. Enfin c’est l’été quoi. Je ne décroche toujours pas du monde virtuel avec fessebouc et twitteur (toujours pas convaincu). Et puis il y a tous les flux rss que je lis au quotidien, sauf quand je suis dans le trou du cul du monde à la campagne sans réseau, et ça, c’est pas facile en 2009. Mon iPhone l’a très mal vécu alors je lui ai offert une mise à jour pour me faire pardonner. Je peux maintenant écrire les sms à la verticale ce qui me fait ressembler à un ado américain scotchant sur son sidekick, waouh ! Pendant ce temps là, je suis allé au vernissage de J et je ne peux que te le recommander (ouais, on arrête le vouvoiement, c’est lourd) alors dépêche-toi, c’est jusqu’au 11 juillet. J’ai vu l’avant-première espagnole de Objectified avec U. C’était en anglais/allemand/danois/français/japonais/portugais sous-titré anglais, ce qui est toujours mieux que les sous-titres catalans. Bon forcément je suis fan, mais je suis pas vraiment objectif (sic!) quand je vois une machine qui injecte du plastique pour faire des jolies chaises, le tout commenté par Jonathan Ive. Oui je sais, j’ai des drôle de trips. Attends que je publie enfin mon article sur Helvetica et tu comprendras.

Dans un autre registre, j’ai vu Mylène Jeanne Gautier en concert… Je remercie Ju pour l’invitation VIP et pour cette expérience incroyable en backstage …puis jusqu’au bout de la nuit au grand cirque, uh uh uh ! J’ai essayé d’écrire un billet à ce sujet mais j’ai pas (encore ?) réussi. En fait, je parle généralement de ce que j’aime, mais là, j’ai du mal. En tout cas, tu te doutes bien que musicalement, enfin… je veux dire au niveau de la mise en scène… enfin… ouais bon, je vais voir Radiohead à Leeds en août avec A, je serai sans doute plus inspiré. Et puisque je suis très people en ce moment (Eh, t’as vu ? Je suis dans la super liste de Matoo, la classe !), j’ai célébré les 10 ans de BPitch Control (check the picture… where is Charly?) sur un catamaran avec Ellen Allien et ses potes DJs berlinois. On était 200 je crois, c’était une sorte d’after du petit matin jusqu’à 16h, le temps de danser, transpirer, boire, manger… Merci les amis, c’était vraiment génial de nager en pleine mer et ce, malgré le traumatisme des dents de la mer toujours présent — pourtant ce film date de 1975, j’étais même pas né.

Last but not least, la septième édition des Siestes Électroniques vient de se terminer et je cache difficilement ma tristesse maintenant que le plus bel événement de la ville rose est terminé. J’étais beaucoup moins ému en apprenant la mort de MJ en plein concert jeudi dernier, ce qui est une parenthèse pas très heureuse pour t’inviter à lire Le Roi de la Pop est mort, vive la Pop. Bref, j’aime les Siestes parce que c’est simple, c’est là, dans l’herbe, au bord de l’eau, on écoute, on parle, on aime ou pas et en plus on y retrouve les amis, connaissances, amours d’un soir… Je vais t’épargner mon écriture laborieuse et laisser place à Wilfried Paris qui a écrit le texte suivant pour Chronic’art. Ça s’appelle Flâner n’est pas rêver et c’était dans les dernières pages de la brochure des Siestes.

« L’écrivain Cioran disait : “ L’événement le plus important de la deuxième moitié du XXème siècle, c’est le rétrécissement progressif de la taille des trottoirs. ”. Pour suivre le fil de cette pensée, on dira que la réduction de l’espace dévolu à la flânerie a été concomitante à l’industrialisation et au développement de la division du travail. Après tout, l’obsession de Taylor, qui a mis en application l’organisation scientifique du travail au XXème siècle, était bien la “ guerre à la flânerie ”, à l’oisiveté, à ce qui détourne le travailleur de sa tâche. De là l’atomisation générale caractéristique de la modernité économique, qui fonde la foule solitaire, où “ les hommes vivent ensemble, l’un à l’autre étrangers, et l’un près de l’autre voyageurs ” (Walter Benjamin). Si la ville est le lieu privilégié de la flânerie, parce qu’elle efface les traces et abolit les disparités sociales dans l’anonymat, donnant droit à la lenteur sans honte, la curiosité sans attente et la découverte sans a priori, jamais pourtant la difficulté de flâner ne s’était autant faite sentir qu’aujourd’hui. La solitude choisie, l’oisiveté extatique, la paresse tranquille, l’indécision assumée, “ sortir quand rien ne vous y force, et suivre son inspiration comme si le fait seul de tourner à droite ou à gauche constituait déjà un acte essentiellement poétique ” (Edmond Jaloux) n’ont jamais été si empêchés, encadrés et dictés par le corps social tout entier et toujours présent (téléphone portable), la technologie entourante (géolocalisation, vidéo-surveillance), le marché qui rythme le pas du marcheur (iPod).

C’est pourquoi il convient de saluer toute initiative qui vise à rendre au passant le monde extérieur, au spectateur le spectacle gratuit et permanent que constitue ce monde, au flâneur la flânerie. Le principe des Siestes Electroniques semble vouloir ainsi restituer au citadin ce qui devrait lui appartenir en droit : un temps libéré et un espace sans contraintes. Sises en extérieur, en plein air, en journée, dans un cadre naturel, les Siestes, si elles encouragent sans doute l’horizontalité et la somnolence, n’interdisent pas l’extase et la transcendance que la musique permet lorsqu’elle s’est affranchie des limites que l’industrie culturelle tend à lui assigner. Gratuité, absence de murs pour enceindre l’événement, elles relèvent plus de la proposition que de l’invitation, se laissent découvrir à qui fera l’effort de quelques pas, s’offrent sans autre contrepartie qu’un plaisir partagé. En ce sens, elles satisfont à l’exigence du flâneur, lui offrant cette liberté d’être dans le doute et l’irrésolution : ira, ira pas ? Désireuses de lui laisser le choix de son parcours dans la ville, lui offrant les espaces et les temps de latence pour nourrir son indécision, les Siestes Electroniques doivent permettre au contemplatif immobile, dont l’attente semble être l’état véritable, de devenir ce flâneur ivre de découverte, toujours irrésolu (en quête). En proposant un chemin sans direction, en offrant une disponibilité sans obligation, cette manifestation se donne pour généreuse mission d’éduquer sans chercher à convaincre, de divertir sans vouloir distraire (sans chercher à plonger le spectateur dans un rêve qui le réconfortera, dans l’oubli de sa condition). C’est en tout cas telle qu’on l’imagine, qu’on la voudrait.

Qu’est-ce qui permettra au consommateur de musique, passif et somnolent, de devenir poète flâneur, papillon de jour dubitatif ? Ce n’est pas à l’organisateur d’événements d’opérer cette métamorphose, mais bien au spectateur lui-même d’habiter ce dehors ouvert et ce temps libéré, et de renouer, par sa flânerie, avec un temps révolu, celui de l’enfance, qui a son état propre, l’émerveillement. C’est alors que des lointains — des pays, des époques — pourraient peut-être faire irruption dans le paysage et l’instant présent… Ce sera la récompense de celui qui aura préféré la flânerie, au sommeil. »